Sa mère Rosemarie dans le magasin discount de skis à Lucerne, en 1971.

Quiconque veut comprendre Mobimo doit comprendre Alfred Meili, ou du moins essayer de le faire. Evidemment, la société immobilière n’est plus la même que celle cofondée par le Lucernois il y a plus de deux décennies, elle a évolué. Mais dans son ADN, l’homme qui, pendant ses études, a vendu des skis et a acheté son premier bienfonds avec les bénéfices est toujours présent.

Elles sont soigneusement écrites sur une feuille A4, les anecdotes qu’Alfred « Fredy » Meili veut conter au sujet des premières années de Mobimo. Comment il a affirmé, avant l’entrée en Bourse, ne pas parler anglais pour énerver les banquiers d’UBS qui avaient truffé leur présentation d’anglicismes. Ou comment il a convaincu la Ville de Zurich, avec insistance, de le laisser apposer le logo de la société sur la tour Mobimo. « Juste pour deux ans », avait-il dit, « pour accompagner l’entrée en Bourse ». Le nom y est toujours.

« Faire le bien, gagner de l’argent, avoir du plaisir », tel est le crédo d’Alfred Meili. Et d’ajouter ensuite : « Mon histoire montre que l’ascension sociale est possible pour toutes les classes sociales ».

Alfred Meili à neuf ans, en 1956.

Il faut simplement connaître le marché. Et avoir des idées.

Ce dont Fredy Meili ne manque pas : il est infatigable, travaille sept jours sur sept. Ses éclairs de génie créatifs ne lui laissent aucun répit, aux autres non plus. « Le weekend, quand le Grasshopper Club jouait à domicile, on pouvait faire le calcul : fin du match plus temps de trajet jusqu’à Zollikon – et déjà arrivaient les premiers e-mails, même le samedi soir ou le dimanche après-midi », se souvient l’ancien CEO de Mobimo, Paul Schnetzer, aujourd’hui décédé. « Il était le moteur de la société ».

Ce fils d’un Lucernois, devenu propriétaire d’un salon de coiffure à la force du poignet, a découvert que le destin se jouait de tout le monde alors qu’il savait à peine marcher. En 1948, Fredy a seulement un an quand ses parents se séparent. Sa mère prend un emploi de gérante de restaurant dans un hôtel et elle doit confier son fils à des parents éloignés en Suisse romande. Lorsqu’elle le ramène finalement à la maison, tous deux emménagent dans un petit appartement du quartier de Säntihof à Lucerne, qui devient au fil du temps trop exigu pour la mère et le fils, tant sur le plan spatial qu’émotionnel. « Je suis persuadé », écrit Alfred Meili dans sa biographie, que cette promiscuité a été à l’origine d’une future « ambition d’investir dans l’immobilier ».

Les fondateurs de Mobimo: Alfred Meili (à gauche) et Karl Reichmuth.

« FAIRE LE BIEN,
GAGNER DE L’ARGENT,
SE RÉJOUIR »

Fredy réalise rapidement qu’il peut « avoir une meilleure vie en gagnant de l’argent ». Son père le laisse exploiter un vieux distributeur de cigarettes, ce qui lui permet de gagner son propre argent de poche. A 15 ans, Alfred Meili commence à acheter des vélos d’occasion à un magasin local et les revend grâce à des petites annonces. A 18 ans, le jeune étudiant ouvre un magasin dans lequel il vend des fins de série de grandes marques de skis. Il baptise sa société « Skicount ». Elle marche bien, même très bien. Certains samedis, de longues files se forment devant le local de vente.

Avec les bénéfices de la vente de skis, Alfred Meili achète son premier bien immobilier. Il repeint lui-même en rouge les bancs en bois de la cage d’escalier de l’immeuble de quatre appartements à Kriens et son ami d’école Kurt Bättig, futur administrateur de Mobimo, l’aide à poser des carreaux sur un revêtement en soies de porc chinois.

Fredy Meili étudie l’économie à Saint-Gall, le droit à Zurich, obtient son doctorat et mène avec succès sa carrière d’avocat d’affaires. Mais à 50 ans, il veut changer de cap. « Je suis parti de l’illusion que le métier d’agent immobilier était bien plus facile que celui d’avocat et qu’il fallait donc moins travailler », a-t-il dit un jour. En effet, même pendant ses années passées à faire du droit, sa passion pour l’immobilier ne le quitte jamais. Il consulte dans le journal les endroits où des constructions sont en cours. Pendant son temps libre, il va de chantier en chantier, pose des questions. Il apprend en écoutant.

Puis, en octobre 1997, alors que la crise immobilière touche lentement à sa fin et que les prix sont encore bas, Alfred Meili fonde, avec le banquier privé lucernois Karl Reichmuth, Mobimo, dont le nom signifie « biens immobiliers mobiles ».

Karl Reichmuth, fils d’un maître fromager du canton de Schwyz, a lancé sa banque privée un an auparavant. « Il me semblait que certains portefeuilles de notre grande clientèle ne comprenaient pas assez de placements immobiliers », dit-il. Cela doit changer.

« NOUS ÉTIONS UNE COMMUNAUTÉ D’INTÉRÊTS. MAIS AVANT TOUT, NOUS ÉTIONS AMIS. »

Alfred Meili et Karl Reichmuth se connaissent déjà à titre professionnel, tous deux ont participé au développement du détaillant Pick Pay. Ils s’apprécient mutuellement. « J’ai dit à Fredy : tu es certes un bon avocat, mais encore meilleur acquéreur immobilier. Il avait vraiment un don particulier pour repérer le potentiel d’un immeuble », explique le banquier. L’un sans l’autre, ils n’auraient pas réussi à créer Mobimo : « Oui, certes nous formions une communauté d’intérêts, mais nous étions avant tout amis ».

Pour Karl Reichmuth, il ne fait aucun doute que l’entreprise doit être une société anonyme, un fonds immobilier n’est pas envisageable pour lui. Les placements des investisseurs doivent rester liquides et c’est pour cela qu’il veut rapidement faire entrer Mobimo en Bourse. Ce qu’il a réussi à faire, dit-il, avec l’« obstination de la Suisse centrale ». Mobimo franchit le pas, avec un capital-actions de CHF 36 millions, provenant de la clientèle de Reichmuth. La stratégie consiste à acquérir 70 % d’immeubles de placement qui apportent des rendements sûrs, 30 % de projets de développement dans les propriétés résidentielles, où il y a vraiment de l’argent à gagner.

Créer Mobimo était « courageux », explique Georg Horka, l’un des premiers collaborateurs de la jeune société. « A cette époque, presque personne ne voulait investir dans l’immobilier. Dans le quartier de Seefeld, à Zurich, des maisons bien situées étaient en vente à un prix auquel on n’obtient aujourd’hui même pas la moitié d’un appartement. Et personne n’osait les acheter ».

Courageuses aussi sont certaines autres orientations de la nouvelle société, qui sera intégrée dans la Mobimo Holding en 1999. Alors que la plupart de ses concurrentes hésitent encore, elle mise sur le chauffage par sondes géothermiques, le standard Minergie et des solutions pour façades économes en énergie. L’art dans l’architecture est dès le début un élément important, tout comme l’architecture elle-même, évidemment. Des concours doivent garantir la qualité des projets ; la volonté est de bâtir/construire de manière esthétique. Ou, comme le dit Alfred Meili, « de ne pas continuer à défigurer le paysage avec d’affreux millefeuilles ».

Et c’est précisément le premier point du crédo du fondateur : faire le bien. Pour cela, il faut avoir du succès. « Grâce aux bénéfices, nous pouvons aussi agir de manière sociale et attentionnée, que ce soit avec nos Collaboratrices et Collaborateurs, nos locataires ou auprès de tiers. On ne peut pas agir de manière capitaliste de 8 à 17 heures et ne penser au social qu’en soirée », déclare-t-il.

Les premiers temps sont effrénés ; à la façon des start-up, on se risque à faire les choses différemment. Les voies décisionnelles sont courtes, les tâches diverses. Au beau milieu de tout cela, il y a Alfred Meili, à la fois Président du Conseil d’administration, CEO, Actionnaire. « Il lui arrivait d’entrer dans le bureau et de nous dire qu’il venait d’acheter deux parcelles », raconte Georg Horka. « Meili sait négocier comme le diable », déclare le journaliste Karl Lüond. « Si on lui ferme la porte, il revient par la fenêtre ou, si nécessaire, par la cheminée ». Une fois par mois, le Conseil d’administration se réunit au grand complet et discute d’idées et de projets. Les débats sont parfois houleux. C’était « tout sauf une assemblée de béni-oui-oui », raconte Urs Ledermann, élu au Conseil d’administration en 2001. Alfred Meili et Karl Reichmuth pouvaient « magnifiquement se disputer et de ces frictions résultait de l’énergie ».

La fin de l’ère des fondateurs : le départ de Karl Reichmuth lors de l’Assemblée générale de Mobimo en 2009. Sur le podium (de gauche à droite) : les membres du Conseil d’administration Wilhelm Hansen, Brian Fischer, Peter Schaub, Paul Schnetzer, Karl Reichmuth, Georges Theiler, le CFO Manuel Iten, le Président du Conseil d’administration Urs Ledermann et le CEO Christoph Caviezel.

Mobimo grandit et passe de 3 à 20, puis à 40 Collaboratrices et Collaborateurs. Elle se fait d’abord un nom dans les cercles immobiliers, avant de se faire connaître auprès du public avec l’achat de l’ancienne tour Sulzer sur la Escher-Wyss-Platz. « Un nom devient une notion », écrit la « Handelszeitung » en mars 2001.

Jeudi 23 juin 2005, c’est enfin le jour que le fondateur de Mobimo Karl Reichmuth avait à l’esprit depuis le début : l’entrée en Bourse. Elle se déroule de manière prometteuse. L’émission est six fois supérieure à l’offre. Le premier jour de négoce, l’action clôture à CHF 187.50, soit 9 % au-dessus du prix d’émission. « Pour la nouvelle société cotée en bourse, Mobimo, ce sont surtout les gros rendements directs qui font sortir de leur tanière les investisseurs conservateurs. Certains vendent même les actions immobilières qu’ils détenaient jusqu’alors pour entrer pleinement dans le capital de Mobimo », analyse « Cash ». L’heure est à la fête : trois semaines plus tard se tient la cérémonie officielle avec 100 convives. « Tenue correcte exigée », selon l’invitation.

Le portefeuille d’immeubles s’élargit. Fin 2006, il vaut déjà plus d’un milliard. Les bâtiments portent des noms tels que « Frohe Aussicht », « WestArt », « Novavida », « Hexagon ». Mais Mobimo ne cesse de répéter qu’elle veut s’améliorer, pas s’agrandir.

La société est bien positionnée, enregistre des bénéfices impressionnants ; la stratégie est en place. Et alors que les mois passent, Alfred Meili constate : « La société n’avait plus besoin de moi ». Le 8 mai 2008, celui qui écrit dans son autobiographie « rien n’est plus solide que le sol », abandonne son mandat de Président du Conseil d’administration de Mobimo Holding et est élu Président d’honneur.

Un an plus tard, l’ère des fondateurs touche définitivement à sa fin : Karl Reichmuth quitte le Conseil d’administration de Mobimo. Aujourd’hui, quand on lui demande ce que cela fait pour deux amis que la « No name de Lucerne », comme elle a été qualifiée une fois dans un article, soit devenue la quatrième entreprise immobilière de Suisse, il répond par un proverbe chinois : « Quand les racines sont bien ancrées, le chemin peut croître ». Et pour conclure, il confie : « Je pense que le secret de la réussite de Mobimo réside dans le fait qu’elle est gérée comme une entreprise familiale ». Une véritable parenté choisie.